Acclimatation de bananiers en Alsace; 3ème partie

Voici un article que j’ai écrit pour la revue de la Société Française d’acclimatation PlantÆxoticA n° 35/36 - de juillet à décembre 2021.
Voir également les 1ère et 2ème parties.

Je vous propose ici de partager mon expérience sur les espèces plantées à partir du printemps 2019, après la parution du premier article.
Pour ces espèces, le recul n’est donc pas très long.
Mais mon expérience est que, avec une grosse protection hivernale, le résultat est assez binaire : ça passe ou ça casse. La génétique du bananier a plus d’importance que la tem-pérature, qui ne joue plus avec une telle protection.
Je vous proposerai aussi quelques paragraphes sur Markku Häkkinen, un botaniste finlandais qui a décrit plusieurs des espèces dont je vous parle.

Le climat des deux derniers hivers

L’hiver 2019-2020 a été similaire au précédent, c’est-à-dire un climat automnal pour notre région. Les températures mini-males ont été de - 4 °C pendant quelques nuits consécutives, à plusieurs reprises durant l’hiver.
Celui de 2020-2021, considéré comme froid (quand j’entends les personnes autour de moi et sur Facebook), a été un hiver assez doux pour l’Alsace. Nous avons eu quatre à cinq semai-nes de nuits à - 4 °C, réparties de décembre à février.

Musas Sikkimensis et Puspanjaliae

– Musa basjoo 'Tchetechenia' (2019 ; - 10 °C)

Il a été diffusé par le pépiniériste belge Jean-Luc Penninckx ; c’est un de ses amis qui le lui a rapporté de Tchétchénie. Il est très vigoureux. Sa vitesse de croissance est bien supérieure à l’espèce type. Le mien est passé d’un stipe de 30 cm à 1,80 m en deux saisons. On le reconnaît facilement à ses feuilles ondulées sur les bords.
Sa rusticité paraît supérieure à l’espèce type. Il est le premier à pousser sous la bâche, avec ‘Freddi banani’.

Musa Sikkimensis tigrés en 2020.

M Sikkimensis tigrés 2020 10.jpg

– Musa sikkimensis ‘Ever Red’ (2019 ; - 10 °C)

C’est une sélection de M. ‘Red Tiger’ obtenue par la pépinière Bruno Chauvet. Il est davantage tigré et garde ses marques plus longtemps que les sélections ci-dessus. Je recommande aussi.

Musa ‘Burmese Blue’, printemps 2020.

M Burmese Blue printemps 2020.jpg
Massif bananiers et colocasias

L’épisode neigeux de mi-janvier m’a permis de faire de belles photos, mais il a été, bien sûr, sans conséquences sur les plantes couvertes. Nous avons eu le coup de froid de fin février, qui a précédé un fort redoux une semaine après. La température minimale, ici, a été de - 10 °C, une nuit, avec - 6 °C la nuit précédente et la nuit suivante.
Je rappelle qu’un hiver normal, ici, c’est une à trois semaines de nuits à - 12 / - 18 °C, avec des journées où la température reste négative. Du fait de l’accélération du réchauffement cli-matique, on peut penser que le type d’hiver de ces dernières années deviendra la norme. Les hivers rigoureux seront probablement exceptionnels. L’avenir nous le dira.

Nouvelles espèces acclimatées

Voici donc ces nouvelles espèces qui ont résisté, avec quelques commentaires. (Entre parenthèses, l’année de plantation suivie de la température minimale subie avec protection.)

Musa Basjoo ‘Tchetchenia’ en 2019.

M Basjoo Tchetchenia 2019.jpg

- Musa sikkimensis ‘Manipur’ (2019 ; - 10 °C)

- Musa sikkimensis ‘Darjeeling Giant’ (2019 ; - 10 °C)

- Musa sikkimensis ‘Bengal Tiger’ (2019 ; - 10 °C)

Ce sont trois sélections de Musa ‘Red Tiger’ vendues par la pépinière A l’Ombre des Figuiers. Je ne vois pas de différences entre ces trois sélections, ni avec le ‘Red Tiger’ de la même pépinière. Elles sont plantées chez moi dans le même massif, à quelques mètres de distance.

Leur vitesse de croissance est similaire et très rapide. Leurs tigrures sont plus prononcées qu’un autre ‘Red Tiger’ acheté ailleurs. Elles ne sont présentes que sur les jeunes feuilles, comme chez M. ‘Red Tiger’. C’est un bananier très impres-sionnant par sa taille, sa belle couleur rouge et son feuillage épais qui se déchire moins au vent. La rusticité de tous les sikkimensis est un peu inférieure à celle des basjoo.

Je conseille fortement.

Musa ‘Ever Red’ en septembre 2020.

M Sikkimensis Ever Red.jpg

– Musa itinerans sp. ‘Burmese Blue’ (2020 ; - 10 °C)

Selon les sources, il s’agirait de la variété ‘Guangdongensis’ décrite par Markku Häkkinen en 2006, ou d’une variété non décrite originaire du Nord de la Thaïlande et aux bananes comestibles de couleur bleu violacé ; j’attends d’avoir la première inflorescence pour pouvoir me prononcer. La forme juvénile est très spectaculaire avec ses tigrures rouges sur fond vert-jaune.
M. itinerans var. ‘Guangdongensis’ est, quant à lui, originaire de Chine, dans le Nord de la province de Guangdong. Il pousse dans une région montagneuse de 300 à 1 600 m d’altitude. Il subit le gel et la neige en décembre et janvier. Son fruit n’est pas comestible.

Musa puspanjaliae, septembre 2021.

– Musa puspanjaliae (2020 ; - 10 °C)

Voici un bananier prometteur décrit par Rajib Gogoi et Markku Häkkinen en 2013. On le trouve en vente depuis un ou deux ans. Le spécimen décrit a été trouvé dans l’État d’Arunachal Pradesh, au Nord-Est de l’Inde. Dans cette région montagneuse, il mesure jusqu’à 9 m de haut. Il pousse à proximité de colonies de M. sikkimensis : leurs rusticités sont probablement proches. Son aire de répartition est vaste, puisqu’on le trouve jusque dans le Yunnan. Le mien a poussé rapidement, l’été dernier. Sa rusticité reste à confirmer.

Musa dajiao en octobre 2020.

M Dajiao 2020 10.jpg

– Musa Dajiao 'Himalayan Fruit’ (2020 ; - 10 °C)

Il est cultivé dans le Nord-Est de l’Inde.

J’ai peu de recul, mais son développement semble rapide. Son pseudo-tronc et ses feuilles sont très clairs. Ses fruits sont également comestibles. Musa dajiao et M. dajiao ‘Himalayan fruit’ sont repartis de la souche ce printemps. Leur rusticité semble donc bien inférieure à celle des autres espèces décrites ici.

Musa Puspanjaliae.jpg

– Musa ‘Dajiao’ (2019 ; - 10 °C)

Il vient du Nord-Est de l'Inde, au pied de l'Himalaya, dans la région de Kalimpong.
Sa rusticité est clairement inférieure à celle de M. basjoo : il redémarre avec quelques semaines de retard, au printemps. Mais sa grande vitesse de croissance compense ce handicap.

Je tente son acclimatation car il produit de délicieux fruits comestibles.

Musa Dajiao ‘Himalayan fruit' en octobre 2020.

M Dajiao Himalayan fruit 2020 10.jpg

Espèces dont l’acclimatation a échoué

Musa thomsonii. Je l’ai planté au printemps 2020 et il n’a pas passé l’hiver dernier. Les feuilles se piquaient déjà à l’autom-ne, avant la première gelée, comme celles d’un M. Cavendish. Il n’est donc pas rustique du tout.
Ensete glaucum. Je l’ai aussi planté au printemps 2020. Son stipe est toujours bien rigide, mais il n’est pas reparti. Je ne sais pas si c’est dû au printemps frais ou à sa résistance au froid.

Espèces non identifiées

J’ai plusieurs hybrides et sauvages non identifiés à ce jour, qui ont passé un ou deux hivers dehors. J’en parlerai dans un prochain article, lorsque je les aurai identifiés.

Espèces que je cherche

Je suis intéressé par tous les Musa itinerans (autres que ceux que j’ai déjà : Musa itinerans subsp. ‘Burmese Blue’ et Musa itinerans var. xishuangbannaensis 'Mekong Giant'). Je cherche notamment Musa itinerans 'Indian Form’.
Je cherche aussi Musa yunnanensis 'Giant Form’.

Culture

J’ai reçu des commentaires au sujet de sols dans lesquels les bananiers poussent mal.
Ils poussent mieux dans un sol bien drainé, profond, riche en matière organique, avec un pH de 5,5 à 7. Les sols à pH bas résorbent les éléments tels que l'aluminium et le manganèse, qui peuvent être toxiques et entraîner une réduction de la croissance des racines. Les macronutriments nécessaires aux bananiers comprennent l'azote, le potassium, le phosphore, le calcium, le magnésium et le soufre. Ils nécessitent des quantités particulièrement importantes d'azote et de potassium.
Un sol dans lequel la plante ne se développe pas devra donc être amendé en conséquence.

MARKKU HÄKKINEN

(14 janvier 1946 – 5 décembre 2015)

Markku Häkkinen est un Finlandais, illustre inconnu pour la plupart d’entre nous. Il est pourtant une star dans le monde de la botanique. Il a obtenu son diplôme de capitaine de navire en 1975 et a navigué sur plus de trente bateaux sur toutes les mers du monde. Il a dû abréger sa carrière de capitaine en 1985 du fait d’un problème de santé. Il a alors entamé une activité de botaniste amateur, autodidacte, consacrée aux bananiers. En 2001, le Jardin botanique de l'université d'Helsinki a commencé à coopérer avec lui et lui a fourni des locaux pour la culture de bananiers, ainsi que la possibilité d'utiliser le titre de chercheur universitaire.

Il s’est vite aperçu que les bananiers hybrides de culture sont bien connus, mais que les botanistes s’intéressent peu aux espèces sauvages. Il y a pourtant un vaste potentiel de recherche dans le domaine de l’hybridation d’espèces sauvages ne connaissant aucune maladie avec les hybrides agricoles, très sensibles à de nombreuses maladies et parasites.

Il a ainsi effectué vingt et un voyages de recherche, parfois dans des conditions dangereuses : Bornéo, Brunei, Indonésie, Inde, Chine, Malaisie, Singapour, Thaïlande et Vietnam. La plupart des régions visitées étaient des régions montagneuses, dont certaines connais-sent des gelées en hiver. Ce qui présente un intérêt évident pour nous.

De 2003 à 2014, il a décrit quinze nouvelles espèces : Musa azizii, M. barioensis, M. bauensis, M. chunii, M. kamengensis, M. lutea, M. puspanjaliae, M. rubinea, M. ruiliensis, M. siamensis, M. tonkinensis, M. viridis, M. voonii, M. yunnanensis et M. zaifui, et des dizaines de variétés (notamment de M. itinerans). Il s’est également intéressé aux Ensete. Donc, quinze nouvelles espèces sur les – environ – quatre-vingt-dix espèces connues, en seulement onze ans. On se demande ce que font les botanistes professionnels… Trois nouveaux bananiers ont été nommés avec son nom ou son prénom, pour lui rendre hommage : Musa haekkinenii (2012), M. markkui (2013) et M. velutina subsp. markkuana.

 

Il a publié plus de quatre-vingts articles dans des revues scientifiques internationales, essentiellement consacrés à la taxonomie, jusque-là confuse, du genre Musa. Nous lui devons donc plusieurs taxons récents de bananiers ornementaux.

BIBLIOGRAPHIE (articles en libre accès sur internet)

« Musa itinerans (Musaceae) and Its Intraspecific Taxa in China », Novon. A Journal for Botanical Nomenclature, janvier 2009.
Distribution Record of Ensete glaucum (Roxb.) Cheesm. (Musaceae) in Tripura, Northeast In-dia: a rare wild primitive banana, décembre 2013.
Ensete glaucum (Roxb.) – a wild progenitor species of banana and its little known presence in North East India, novembre 2019
OCDE, Direction de l’Environnement, Consensus Document on the Biology of Bananas and Plantains (Musa spp.), Paris, 2009.

 

Erratum

Dans le précédent article, une erreur s’est glissée : Musa 'Himalayan Mountain’ n’est pas une variété d‘itinerans. Je n’ai pas trouvé de description précise. Ce serait une espèce proche de M. rajapuri et de M. dajiao.